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Le blog politique de Jacques Heurtault. Propositions audacieuses. Invitation au débat.

Nouvelles d'Ukraine (Lev Golinkine, Foreign Policy Magazine, USA).

9 Novembre 2015, 15:15pm

Publié par Jacques Heurtault

L'article qui suit est extrait du blog "Les Crises" dont j'ai déjà mentionné l'existence et auquel je vous invite à vous abonner tellement je le trouve intéressant et varié (quoique centré sur la politique et l'économie).

 

Lev Golinkine est un journaliste américain (et non pas russe comme son nom pourrait le laisser croire) qui publie dans Foreign Policy Magazine qui n'est pas un organe de propagande russe destiné aux peuples "occidentaux" mais un magazine réputé pour son sérieux qu'il n'est pas nécessaire de présenter davantage.

 

Début de citation :

Le fait  que la plupart des révolutions en Europe orientale commencent en hiver, de la Russie en 1905 au Maïdan ukrainien en 2013, n’est pas le fait du hasard. Lorsque le froid s’installe, les promesses creuses d’un gouvernement apparaissent comme telles. Dans les jours à venir, selon les prévisionnistes, les températures en Ukraine vont chuter jusqu’au gel. Quand le président Petro Porochenko regarde le thermomètre, il peut se faire du souci.

Les Ukrainiens ne décolèrent pas a cause de la chute du niveau de vie et de l’échec du gouvernement à purger le pays de l’oligarchie et de la corruption, autant de mécontentements qui sont à l’origine de la révolte du Maïdan 2013-2014. Il ne s’agit pas là de la propagande du Kremlin. Un article du Washington Post du mois d’août parlait du “sentiment selon lequel la vague de protestations de l’année précédente n’a rien amené d’autre qu’une recrudescence de la misère”. Un rapport récent du Conseil de l’Atlantique mentionne que “si le gouvernement ukrainien n’assure pas de suivi via un programme de réformes ambitieuses, le soutien de l’opinion pour les réformes s’évanouira, tandis que l’insatisfaction augmentera, menaçant la stabilité politique et l’avenir du pays.” Même George Soros, fervent soutien de Kiev, a écrit ce mois-ci que “l’insatisfaction de la population en général va en augmentant, à la fois en raison de la lenteur des réformes et du déclin continu du niveau de vie.”

Si l’Ukraine était un pays stable, la désillusion grandissante de l’opinion se manifesterait par le renversement du parti au pouvoir lors des prochaines élections ou peut-être par un référendum de défiance envers l’administration. Mais l’Ukraine – tout juste sortie d’une révolution suivie de 19 mois de guerre – est loin d’être stabilisée. Ses citoyens ont plus confiance en leurs armes qu’en leur gouvernement. Si l’Ukrainien moyen ne peut gagner assez pour nourrir et chauffer sa famille pendant le rigoureux hiver ukrainien, il va le reprocher à Kiev (et à l’Ouest) et exprimer son mécontentement non dans les sondages, mais dans la rue.

Le président russe Vladimir Poutine n’est pas le seul que l’échec du gouvernement Porochenko enchanterait. L’Ukraine possède une frange d’extrême droite très active, composée de mouvements ultranationalistes, d’organisations mêlant programmes politiques radicaux (avec des accents homophobes et racistes) et de groupes paramilitaires aux effectifs considérables. Certains de ces groupes, comme Svoboda, ont débuté en tant que partis d’extrême droite, à la marge du monde politique ukrainien avant Maïdan. D’autres, comme Pravy Sektor ["Secteur Droit", NdT], ont émergé à partir de groupes paramilitaires de combattants urbains qui ont fusionné lors du soulèvement. A mesure que la guerre contre les séparatistes soutenus par la Russie prenait de l’ampleur, ces organisations ont formé des bataillons de volontaires qui se sont montrés d’une importance primordiale pour contenir les séparatistes.

A l’instar de beaucoup de choses en Ukraine, les effectifs de l’extrême-droite, tout comme l’étendue du contrôle de Kiev sur ces bataillons, restent bien incertains. En juillet, Dmytro Yarosh, de Pravy Sektor, a pu rassembler 5000 membres pour une parade à Kiev, quoiqu’il soit difficile de savoir combien parmi eux étaient des combattants ou de simples militants. De même, le bataillon Azov, auquel le Congrès américain a refusé tout entraînement et toute fourniture d’armes, reste en théorie sous le contrôle de Kiev lorsqu’il s’agit de combattre les séparatistes ; ce qu’il en sera lorsque le bataillon Azov devra se mesurer à Kiev, reste une question sans réponse.

Une chose est claire : ces groupes sont capables de répandre massivement chaos et carnage, comme nous en avons eu la preuve le 31 août, lorsque des voyous de Svoboda équipés de grenades ont tué quatre gardes nationaux ukrainiens et en ont blessé 138 autres juste en face du parlement ukrainien à Kiev. Cet attentat est loin d’être le premier par lequel l’extrême droite a menacé Kiev ou répandu le sang. Le 11 juillet, Pravy Sektor a été impliqué dans une fusillade meurtrière avec la police dans la ville de Mukacheve, dans l’ouest du pays ; des membres de plusieurs bataillons ont menacé de faire un coup d’État lorsque les combats dans l’Est auront pris fin.

Jusqu’à présent, plus ou moins, l’extrême-droite et Kiev ont eu un ennemi commun, les séparatistes soutenus par la Russie dans l’Est ukrainien. Mais à mesure que la violence dans cette région décroît en intensité, les ultranationalistes – et cela inclut les bataillons lourdement armés qui leur sont affiliés – tournent leur attention vers l’intérieur du pays.

Au cours des derniers mois, ces groupes ont accentué considérablement la pression sur Porochenko, qualifiant son gouvernement « d’occupation interne » et ont appelé, selon la terminologie de Pravy Sektor, à la « phase suivante » de la révolution.

Kiev et l’extrême droite sont dans l’impasse. Porochenko n’a pas le pouvoir de dissoudre les ultranationalistes (la réaction gouvernementale au bain de sang du 31 août s’est limitée à une poignée d’arrestations), mais les factions d’extrême droite n’ont pas davantage les moyens de se tourner ouvertement contre Kiev. Pour cela, il leur faudrait des manifestations de rues quotidiennes. Il leur faut un autre Maïdan.

Voilà la raison pour laquelle deux récits se font face aujourd’hui en Ukraine – par le biais d’éditoriaux, des médias sociaux et de conférences de presse. Porochenko exhorte ses compatriotes à garder leur calme et diriger leur regard vers l’avenir. L’extrême droite, de son côté, exploite la frustration et la colère issues des restrictions économiques et appelle les gens à descendre dans la rue.

En septembre, la patronne du FMI, Christine Lagarde, a conclu sa visite à Kiev en dressant des louanges aux réformes “époustouflantes” menées par Kiev, et en pressant Porochenko ainsi que le Premier ministre Arseni Iatsenyouk de garder ce cap. D’un point de vue très général, Lagarde a raison : le travail accompli par Kiev est remarquable, compte tenu du passif d’un pays criblé de dettes, paralysé par la corruption, et ravagé par une guerre dévastatrice avec les rebelles soutenus par les Russes. Le fait même que l’Ukraine n’ait pas encore implosé est à porter au crédit du peuple ukrainien comme de l’aide occidentale.

Mais l’ukrainien moyen peut difficilement s’offrir le luxe de considérer les choses d’un œil détaché. Les tarifs des services publics ont atteint des niveaux stratosphériques, tout comme les produits et services de consommation courante, et le taux de chômage. Les régions orientales sont au cœur d’une crise humanitaire, avec plus d’un million et demi de réfugiés intérieurs, devant leur survie à la bonne grâce de volontaires et d’aides sporadiques de la part de Kiev, dont les finances sont déjà soumises à forte pression. Un sondage de juillet indique seulement 3% de satisfaits du rythme de changement, et Iatsenyouk, responsable de la mise en œuvre des réformes du FMI, ne peut se prévaloir que de 11% de satisfaits.

Chaque semaine nous rapproche de l’hiver, rendant les mesures d’austérité comme la réduction des services sociaux et la hausse des tarifs des services publics, encore plus douloureuses. Dans l’intervalle, l’appel de l’extrême droite se fera de plus en plus entendre. La façon dont certains des grands partis politiques ukrainiens ont adopté des éléments de langage ultranationalistes, tout en se distançant de Porochenko, en est sans doute le meilleur indicateur. Début septembre, Oleh Lyashko, le leadeur du Parti Radical qui s’est officiellement séparé de la coalition de Porochenko, dénonçait le président comme le plus grand criminel en Ukraine. Yulia Tymoshenko, la rivale de Porochenko est allée encore plus loin, déclarant à The Independent que les réformes les plus impopulaires de l’administration étaient sur le point de déclencher “une révolte incontrôlée qui pourrait balayer l’Ukraine en tant que pays.”

C’est exactement ce dont l’extrême droite a besoin. Des groupes comme Svoboda fonctionnent mieux lorsqu’ils peuvent se mélanger à des foules, se présentant comme des guerriers contre la corruption et l’injustice ; lorsqu’une foule est rassemblée, tout mouvement imprudent de la part du gouvernement sera perçu comme un mouvement contre “le peuple”. Les foules de manifestants sont le carburant de l’extrême-droite, et une fois en place, le pays ne manquera pas d’explosifs.

Selon le scénario le plus optimiste, une révolte d’extrême droite déstabiliserait énormément l’Ukraine ; Porochenko serait incapable de continuer à mettre en œuvre les réformes du FMI s’il était occupé à mater une insurrection armée en plein Kiev. Au pire, cela déclencherait une succession d’évènements qui transformeraient rapidement le pays en un État fracturé, un État failli de 45 millions d’habitants au milieu de l’Europe.

Afin de donner les meilleures chances de survie à une Ukraine démocratique, Washington doit minimiser les risques que des citoyens se révoltent quand l’hiver arrivera. Des déclarations de solidarité ne sont pas suffisantes. Il y a besoin de nourriture, vêtements, médicaments – des secours tangibles, visibles, et immédiats, le tout estampillé “de la part de Kiev et des États-Unis” – afin d’assurer que le peuple d’Ukraine continue de croire en un avenir positif avec l’Occident.

L’idée n’est pas neuve. Au cours de la guerre froide, le Département d’État en a fait un art. Du pont aérien de Berlin en 1948 aux émissions radiophoniques en langue russe de la Voix de l’Amérique émises à travers l’Union Soviétique dans les années 80, les États-Unis ont une longue expérience dans l’analyse de situation sur le terrain, dans la prévision des besoins de la population, et dans l’art de gagner les cœurs, les esprits et les estomacs.

La politique américaine à l’égard de l’Ukraine a largement négligé ce type d’aide. C’est une honte. Washington en profite pour minimiser ce que les Nations Unies décrivent comme un désastre humanitaire imminent, tout en combattant les radicaux d’extrême droite qui déstabilisent le pouvoir. Il s’agit d’une occasion qu’il faudrait saisir, car si la colère gagne, le peuple affamé descendra dans les rues de Kiev, et le résultat sera très probablement déplaisant, à la fois pour les Ukrainiens et pour les intérêts américains dans la région. En attendant, la température continue de chuter.

Fin de citation.

 

Ainsi que vous pouvez le constater, cet article n'est pas une démoniaque "défense et illustration" de la politique extérieure russe vis à vis de l'Ukraine mais une tentative d'explication de possibles évènements à venir en Ukraine à la faveur de l'hiver. "Objectivement" (!), il fait froid dans le dos (re-!).

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