J'ai rencontré Isabelle Dupéron lors du Forum des Démocrates de Seignosse, organisé par le Modemde François Bayrou.
Isabelle est professeur de philosophie. Elle a produit une importante communication sur "les valeurs" dont vous lirez, prochainement je l'espère, un condensé.
Je l'ai invitée à utiliser mon blog pour diffuser ses idées.
Vous lirez ci dessous sa contribution
Début de citation :
DES SERVICES PUBLICS, POUR QUOI FAIRE ?
Jacques Heurtault, que j’ai rencontré à Seignosse au Forum du Mouvement Démocrate, et qui m’a fort aimablement proposé l’hospitalité pour m’exprimer sur son blog, posait ici-même,
il y a peu, quelques questions brûlantes concernant l’utilité des fonctionnaires. Etant moi-même enseignante de lycée, et donc fonctionnaire, je me suis dit que j’étais la personne toute trouvée
pour essayer de répondre à ses questions.
« La très forte majorité des candidats à la fonction publique pense exclusivement à la garantie de l’emploi… pas du tout au service du public ». Qu’ils pensent à la
garantie de l’emploi, personne ne pourrait le nier… mais est-il pour autant correct d’en conclure qu’ils sont bien résolus, de façon cynique, à ne pas faire correctement leur travail ?
Personnellement, je ne vois pas en quoi être satisfait de la garantie de l’emploi empêcherait de bien faire son travail. Surtout, dans ce domaine comme dans tous les autres, il y a un grand
danger à se livrer à des généralisations hâtives : il est fort probable qu’il existe quelque part, parmi les fonctionnaires, des « planqués » qui n’ont pas grand-chose à faire de
leur journée… mais est-il légitime pour autant d’accuser a priori, et sans preuve aucune, tous les fonctionnaires d’être dans ce cas ? J’aurais, pour ma part, tendance à appeler
cela un procès d’intentions. Je veux dire que, quand on porte des accusations assez graves, on doit en principe essayer de les étayer sur des faits précis, avérés et suffisants.
Problème suivant, et qui est beaucoup plus sérieux. « En quoi cela améliore-t-il la qualité des enseignements » que les enseignants soient fonctionnaires ? Soyons
clairs : en rien. Alors, pourquoi les enseignants sont-ils des fonctionnaires ? En fait, il y a une raison très précise et très valable à cela, mais qui n’a rien à voir avec la qualité
de l’enseignement. C’est la suivante : depuis la fin du dix-neuvième siècle, la République française a décidé, de façon fort sage, que l’instruction était obligatoire pour tous ses enfants,
et que ceux-ci devaient donc pouvoir bénéficier d’un enseignement public, laïque et gratuit. Le mot important ici est « gratuit ». Si l’Etat ne finançait pas l’enseignement sur ses
propres deniers – c’est-à-dire sur l’argent des contribuables, il est vrai – l’enseignement serait payant, et tout le monde n’aurait pas nécessairement les moyens financiers de le payer à ses
enfants. Certes, comme les contribuables payent des impôts pour financer cet enseignement, il n’est, au bout du compte, pas véritablement gratuit. C’est vrai. Mais ce système a un avantage
précis : il permet à ceux qui n’ont que très peu de moyens (par exemple, ceux qui ne sont pas imposables) de bénéficier tout de même d’un enseignement pour leurs enfants, au même titre que
les autres citoyens. Et ceux qui ne sont que faiblement imposables bénéficieront de ce même enseignement en payant peu, puisque de toute façon ils ne peuvent pas donner beaucoup. Je veux donc
dire que, dans une société digne de ce nom, et où ce n’est pas le pur égoïsme du « chacun pour soi » qui règne, il y a des exigences de solidarité minimales.
Sur un plan purement théorique, je l’ai dit, le fait que les enseignants soient payés aux frais de l’Etat n’influe pas en soi sur la qualité de l’enseignement. Mais soyons
concrets : si l’on supprime onze mille postes de professeurs dans les collèges et lycées, cela aura sûrement des conséquences néfastes sur la qualité de l’enseignement. Pour la raison
suivante : cela veut dire qu’il y aura davantage d’élèves par classe, ce qui est très gênant, car étant donné l’indiscipline et l’incivilité croissante de nombre d’élèves, il est beaucoup
plus difficile de faire fonctionner correctement une classe quand le nombre d’élèves y augmente ; on a affaire à plus de bavardages, d’actes d’insolence, de perturbation, de tricherie, et le
professeur est ni plus ni moins obligé de se muer en « flic », ce que personnellement je trouve très désagréable comme tâche. Ou alors, on peut imaginer que l’on augmentera le nombre
des classes, et que l’on en donnera plus à chaque enseignant, qui fera alors beaucoup plus d’heures de cours, ce qui veut dire qu’il aura moins de temps à consacrer à chaque élève (en effet, la
plus grosse charge dans le travail d’un professeur consiste à corriger des copies, ce qui – quand cela est bien fait – constitue un suivi personnalisé de chaque élève, et prend beaucoup de
temps). Dans l’un ou l’autre cas, la qualité de l’enseignement baissera. Donc, je le dis clairement : s’il n’y a rien de choquant en soi à vouloir diminuer le nombre des fonctionnaires,
il y a cependant des secteurs-clés où leur diminution est suicidaire – et c’est précisément le cas de l’enseignement.
Et il ne faut pas dire que, si les élèves qui arrivent en sixième ne savent pas lire, c’est parce que les enseignants du primaire ne font pas bien leur travail. C’est un fait avéré
que l’enseignement de la langue française en primaire est un désastre sans nom, et il est effrayant que ce soit seulement maintenant que les pouvoirs publics en aient pris conscience. Mais il
faut bien voir quelles sont les causes du désastre : si l’enseignement du Français en primaire est si déficient, c’est tout simplement parce que les programmes officiels étaient d’un vide
insensé, et que les enseignants du primaire étaient obligés de s’y conformer. Il y a ici une grosse responsabilité de l’Etat, mais c’est au niveau des décideurs de programmes et des fixateurs
d’objectifs pédagogiques qu’elle se situe. Il y a également une cause secondaire, qui se situe au niveau de la société toute entière : nous vivons dans un monde où l’écrit est dévalorisé au
profit de l’image ; dans ces conditions, les enfants n’ont plus envie de lire, et il est difficile de les motiver à le faire. La solution du problème, sur ce point, n’est pas
évidente.
Résumons-nous : il est très probable qu’il y ait trop de fonctionnaires dans certains domaines en France – un internaute bien informé citait le problème des collectivités
territoriales – mais si l’on veut réduire le nombre des fonctionnaires, il faut soigneusement sélectionner le domaine dans lequel on le fait. En choisissant de diminuer le nombre de professeurs,
le gouvernement actuel a fait le mauvais choix.
La notion même de service public est un symbole : elle représente l’idée que, dans une société digne de ce nom, les citoyens ne doivent pas uniquement être repliés sur leur
intérêts particuliers, mais doivent aussi sentir qu’ils appartiennent à une collectivité qui assure à tous ses membres, sans exception, un certain nombre de droits fondamentaux, comme le
droit à l’éducation, ou le droit à la santé, parce qu’il en va du respect qui est dû à tout être humain, et qu’on ne peut pas tolérer qu’une société abandonne une partie de ses membres dans un
état d’exclusion, où ils n’ont accès ni aux soins médicaux ni à l’éducation. Ceci dit, il est essentiel que ces services publics soient organisés de façon efficace, pour qu’il n’y ait aucun
gaspillage d’argent. C’est un vaste chantier de réflexion, dans le cadre duquel on peut éventuellement se poser la question de savoir si l’Etat ne devrait pas, pour réaliser certaines de ses
missions, conclure des partenariats avec des organismes privés, dans les cas où cela permettrait vraiment de faire des économies et d’obtenir un gain d’efficacité. Certains économistes, au
Mouvement Démocrate, travaillent sur cette question, mais elle est difficile sur le plan technique, et seuls des spécialistes du sujet peuvent vraiment mener cette tâche à bien.
Il y a cependant un point sur lequel il n’est pas besoin d’être spécialiste pour comprendre que le gouvernement actuel a mené une politique irréaliste. C’est le suivant :
supposons qu’en 2008 le gouvernement ne remplace, comme il l’a promis, qu’un sur deux parmi les 80 000 fonctionnaires qui vont partir à la retraite ; cela génèrera environ 1,4 milliard
d’euros d’économie ; or, le déficit public a des chances, pour l’année 2008, de se situer autour de 42 milliards d’euros : autrement dit, l’économie entraînée par la diminution du
nombre des fonctionnaires n’est qu’un verre d’eau dans une grande mare. Et pourquoi le déficit public risque-t-il d’être si élevé ? C’est en partie parce que les premières mesures fiscales
du gouvernement (dites « paquet fiscal ») vont créer un manque à gagner dans les recettes publiques qui sera compris entre 8 et 15 milliards d’euros. La dette totale de l’Etat atteindra
alors aux alentours des 1215 milliards d’euros – un chiffre si astronomique qu’il est presque inimaginable. Autrement dit, les premières mesures fiscales du gouvernement ont entrepris de vider un
peu plus les caisses de l’Etat ; le gouvernement comptait sur la croissance pour éponger le manque à gagner généré par ces mesures, mais nous savons d’ores et déjà que la croissance ne sera
pas au rendez-vous. Conséquence de tout ceci : pour renflouer les finances publiques, le gouvernement devra, d’ici à deux ans, augmenter les prélèvements fiscaux.
Contribuables, si vous saviez ce qui vous attend ! Ce n’est plus un secret : le discours de N. Sarkozy vous a trompé, en cherchant à vous faire croire que dans le domaine
économique, même l’impossible peut devenir possible ! Il n’en est rien, et notre pays va bientôt être rattrapé par la réalité : ce que l’Etat vous a donné d’une main, le moment vient où
il va vous le reprendre de l’autre ! Et attendez-vous à devoir payer de toutes les façons possibles et imaginables : franchises médicales, augmentation des impôts directs, de la CSG, et
de la TVA – vous n’échapperez à rien, vous aurez droit à tout ! Ce n’est pas seulement la gauche qui le dit, ce sont tous les meilleurs économistes qui s’accordent à le penser, et c’est le
Premier Ministre lui-même qui vient de déclarer il y a peu que l’Etat est en faillite. A la vérité, ce n’est pour l’instant qu’une ébauche de faillite, mais tout porte à croire que la situation
va s’aggraver dans les mois qui viennent. Il faut tirer la sonnette d’alarme !
Isabelle Dupéron
Fin de citation.
Bien entendu, le débat se poursuit!
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